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Terre aride

mardi 20 septembre 2011

Je suis arrivé hier soir à Porto Santo. L’histoire dit que cette baie doit son nom à Henri le Navigateur (ça ne s’invente pas !!) qui l’aurait découverte en cherchant refuge lors d’une grosse tempête. Porto Santo, c’est la petite sœur de Madère, quelques dizaines de mille plus au nord, un espèce de bout de rocher volcanique, posé là au beau milieu de l’atlantique et de sa longue houle.

Trois jours à la suivre, cette houle, le cul de bel ami face à elle, soulevé à chacun de ses mouvements. Parfois elle a été dure aussi, quand elle cessait sa longue respiration, une vague toutes les 10/15 secondes, pour se concentrer, par série de trois ou quatre, en un petit (enfin … je me comprends) train d’ondulation qui chahutaient le bateau, et ce qui était à l’intérieur.

J’ai voulu trop bien faire, concilier vitesse, car bel ami est un rapide, le bougre !, rapidité (route la plus directe, donc vent et houle arrières), et confort. Inévitablement, certaines choses sont contradictoires : houle et vent arrière font rouler le bateau, et plus il est toilé, et donc puissant, plus il roule. Exit donc le confort.

J’aurais pu, j’aurais dû sans doute, faire une route moins directe, de grands zig-zag où j’aurais sans doute pu laisser plus de toile, dans plus de confort les vagues venant peu ou prou par le travers. J’aurais fait plus de milles, mais pour autant n’aurait pas mis plus de temps … peut être.

J’aurais pu, j’aurais dû certainement ranger ma grand voile, sachant que le vent serait stable, de nord, pendant ces trois jours de route au sud ; et ne garder que génois et trinquette pour la propulsion, plus faciles à manœuvrer, et certainement aussi puissants au final. Il faudra sans doute que j’explore cette possibilité lors de la descente vers les Canaries, qui se fera certainement sous le même régime.

Bref j’ai roulé. Tellement roulé que contrairement à mon habitude, j’étais limite malade, pas suffisamment pour aller me coucher en espérant que ça aille mieux, mais assez en tout cas pour ne pas voir la vie en rose, ni avoir envie de me nourrir. Et il le fallait pourtant, ça a été une lutte, les 36 premières heures, que penser à manger quelque chose, le préparer, et l’avaler.

Le temps n’a pas été de la partie, il faut dire. Là où une mer, même grosse, peut être splendide sous un grand ciel bleu, ou une nuit étoilée, elle n’était que noire, menaçante et rugissante (laissez moi un côté marseillais) sous le ciel gris et plombé qui m’a accompagné presque tout le long. Et puis mardi, en début d’après midi, une trouée dans le ciel, au loin. Une longue déchirure, à l’ouest, comme dans un vieux dessin animé, où le soleil pèserait de tout son poids pour écarter les nuages.

Il n’a pas tenu très longtemps, quelques dizaines de minutes à peine, mais c’était déjà ça, la première beauté, celle qui te laisse sans voix, bouche bée, les yeux fixés, à ne penser à rien, même pas au bateau, juste à la beauté magique qui te scotche les yeux, qui te rappelle pourquoi tu es là.

Et puis le roulis a repris, et la houle, et le vent, les nuages, et les vagues, dont une est même venue nettoyer le cockpit (merci pour le coup de main !). Et puis le soir est venu, et avec lui, l’insistance du soleil. Je ne sais pas s’il est passé en force, ou a du négocier fermement ce deuxième petit moment de grâce, mais c’est une vraie trouée qu’il m’a offerte, un petit nuage posé entre deux barrières infranchissables. Clap de fin sur une journée encore pleine de questions.

Atlantique, 24h avant Madère

Lundi matin, c’était plié : même en me traînant lamentablement (pour bel ami, c’est la vitesse - presque de pointe - de beaucoup d’autres) à 5 nœuds, je serais à Porto Santo avant la nuit, ce qui fût le cas.

Elles sont apparues soudainement dans la brumes, ces quelques petites îles, là où avant je n’avais vu qu’un nuage, un de plus. Et puis je les ai tourné, sous le soleil de fin d’après midi, donnant un éclairage si particulier à cette terre aride.

L’entrée du port était là, juste derrière. L’eau tout d’un coup était plate, la houle n’osant sans doute pas rentrer dans ce petit havre de paix bien sec, alors j’ai continué à la voile le plus longtemps possible, juste pour profiter de ces quelques minutes au près, où bel ami se calait sur son bouchain dans les rafales, stable, et fringant, et sûr de lui, comme il ne l’avait pas été depuis un moment.

Et j’ai passé le môle, au moment où deux amoureux, sous le phare, s’enlaçaient tendrement.

Madère / Porto Santo : les amoureux du port

Vos commentaires

  • Le 21 septembre 2011 à 15:43, par René VALOGNES En réponse à : Terre aride

    Quand on a mais sac à terre, la lecture de ton site est un vrai plaisir pour la poésie du texte associée à la beauté des photos.
    Quand on sait l’attention que demande une arrivée dans un port inconnu et qui plus est en solitaire, faire la photo des amoureux du phare montre que tu es un marin d’une autre dimension...
    Je me garderai bien de te donner des conseils de navigation, mais je crois que François Dugas du 1050 Meggy 2 considère que le génois et la trinquette en ciseaux sont la meilleure solution dans certaines conditions de vent arrière. Dans un mail envoyé à Eric cet été, il dit envisager l’achat d’un tangon spécifique pour la trinquette pour ce type de configuration (voir sur ce lien les photos de son arrivée à Porto Santo)
    http://www.rm-asso.org/forums/viewtopic.php?id=895&p=1
    Bon vent pour la suite et continue à nous faire rêver.
    René

  • Le 21 septembre 2011 à 21:26, par henri En réponse à : Terre aride

    René, je suis un marin d’une dimension tellement autre, que ma coque a obtenu en un seul port, ici, autant de cicatrices qu’avec mes cinq mois de Bretagne ;-) (même si, je le reconnais, j’ai des circonstances atténuantes).

    Cela dit, merci, tu ne peux pas savoir combien la gentillesse de ton commentaire me touche !

    Et pour le tangon de trinquette, j’avais développé un peu la même idée que celle que tu rapportes, trouver un tangon spécifique, type dériveur par exemple … je vais chercher dans cette direction.

  • Le 22 septembre 2011 à 11:28, par Jean Michel En réponse à : Terre aride

    Salut Henri,

    Bravo pour cette traversée.
    Bon repos à Porto Santo
    Et bonnes balades le long des Levadas à Madère.

    Toutes mes amitiés et le bonjour de Manfred que je croise de temps en temps sur les quais de La Roche Bernard.

    Je lis bien régulièrement ton blog.
    Bon vent pour la suite.
    Jean Michel

  • Le 22 septembre 2011 à 17:22, par Laure En réponse à : Terre aride

    Et ben, je suis bien d’accord avec tes admirateurs et Dieu sait que je suis une admiratrice de longue date.

    Les images et les mots font voyager, c’est vraiment très agréable la façon dont tu décris cette traversée et je devine qu’effectivement, il faut des arrivées majestueuses et des petits moments qui touchent au sacré pour compenser la suite de mini angoisses et malaises divers que ce que tu dois traverser à chaque nouvelle étape où tout est nouveau.

    Pour les cicatrices, c’est toujours une histoire qui va avec, Bel Ami en aura plein à raconter, vivement les explications :)

    Bon, pour les mots techniques, je comprends pas tout ;)

    Et pour finir, je suis bien contente de pouvoir suivre tout cela, vive Internet
    A bientôt, c’est quoi la prochaine étape ?

  • Le 23 septembre 2011 à 00:16, par henri En réponse à : Terre aride

    @Jean Michel : merci ! :-)

    Je ne te souhaite pas bon vent, j’ai vu que vous l’aviez eu le WE dernier ;-)
    J’ai regardé avec intérêt le compte rendu de votre ReMcontre à Sauzon … nous en faisons une autre ici, avec Penn Gwen (RM 1200).

  • Le 23 septembre 2011 à 00:19, par henri En réponse à : Terre aride

    @Laure : cela dit, j’ai (égoïstement) entendu ici beaucoup de voileux se plaindre de l’inconfort de la traversée pour venir à Madère … je ne suis donc pas le seul !

    Prochaine étape : (courte) à Quita do Lorde sur l’île de Madère, pour visiter Funchal et ses environs.

    Et puis avant la fin de la semaine prochaine (selon les vents, et puis tout le reste), départ pour les Canaries