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A tu et à vous, pa ni pwoblem ?

lundi 12 mars 2012

La première fois que je suis passé en Martinique, c’était au milieu des années 90. Je revenais d’Amérique du Sud, j’ai été accueilli plusieurs jours par mon frère et sa femme, installés à Fort de France le temps d’une mutation, qui m’ont fait visiter l’île.
J’y suis retourné il y a une dizaine d’années, entre amis, cette fois au bourg du Diamant.
De ces deux passages, je gardais des images aussi peu nombreuses que claires : les langoustes fraîches au barboc, et les charmants port de Grand Rivière et Bourg d’Arlet. Mais aussi, j’avais avec moi le souvenir d’une population peu commerçante ou amène, voire même raciste, souvenir régulièrement conforté par les "on dit" des uns et des autres.

Arlet est toujours aussi mignon. Bien que ravagé presque complètement par le cyclone Dean en 2007, dont l’œil (aka le centre) est passé dans le canal séparant la Martinique et Sainte Lucie, le bourg a été presque entièrement reconstruit, à l’identique. L’anse du bourg, bien qu’un peu rouleuse, est un vivier à poissons multicolores magnifiques, hélas souvent surchargé de baigneurs-visiteurs. Grande Anse, juste au nord, est plus calme, plus commerçant aussi, l’anse couverte sur tout son pourtour de paillotes, des charmantes, des moches. Mais c’est surtout là qu’on nage, dans une eau turquoise, au milieu des tortues presques indifférentes à ces grands corps blancs qui les regardent de haut.

Grand Rivière est toujours aussi impressionnant, au nord de l’île, face à la Dominique. Le petit bourg donne toujours cette impression de bout du monde, coincé entre la jungle luxuriante qui prospère à l’ombre de la montagne pelée, et le canal de la Dominique, souvent venté et agité. Mais son charme est moindre maintenant, le petit port à la plage de sable noir ayant cédé la place à une grande digue bétonnée, plus protectrice sans doute, où les yoles de pêcheurs sont plus en sécurité.

Mais quand on arrive du Cap Vert, pays de la mixité par essence, la Martinique est assez rude : les blancs sont d’un côté, les blacks de l’autre. Pas d’apartheid, non, c’est plus subtil. C’est juste chacun de son côté. Et là où ils travaillent ensemble, c’est le blanc qui est à l’encadrement.
Pas non plus de mixité dans les couples dans la rue. Ni dans les groupes d’écoliers. Ni dans les bars, ou les restaurants. La jeunesse dorée de Fort de France, qu’on voit débarquer sur de puissants jet-skis ou hors bords à Grande Anse, le dimanche, est noire. Où va la blanche, qui doit bien exister ?

Alors certes, on dira peut être qu’il s’agit simplement de différences sociales. Mais qu’il serait surprenant, dans ce cas, qu’elle soit si étroitement calquée sur la différence raciale !

Et puis, pour avoir beaucoup fréquenté les lieux touristiques, par la force des choses, j’ai été vraiment choqué de voir la manière dont les touristes, français pour l’essentiel, dans leur grande majorité, qu’ils soient navigateurs, ou débarqués par charters entier, traitent les commerçants. Le tutoiement semble de rigueur, l’attitude hautaine et méprisante de celui qui a de l’argent (mais pas par les alloc’s, lui) aussi.
Sans doute - mal - conseillés par les guides touristiques, ils se lancent, à peine arrivés, sans avoir pris le temps d’observer les us et coutumes, dans des négociations sur les prix, à coups de "tu" et de familiarité. Les réactions sont sèches, très sèches, face à ce qui semble évoquer chez les martiniquais une attitude post-coloniale teintée de racisme.
Témoin cette altercation, au marché de Ste Anne, entre un touriste fraichement débarqué de l’avion (il n’avait pas encore eu le temps de prendre un coup de soleil) et une commerçante. Celui là décida d’interpeller la commerçante en la tutoyant pour négocier le prix de son ananas, celle ci lui répliqua sèchement, dans une halle devenue subitement silencieuse et glaciale, qu’il y avait des manières, et un travail, à respecter.

A contrario, une fois les territoires bien marqués, les politesses d’usage bien respectées, et avec le temps, ce sont les commerçants eux-mêmes qui passent au tutoiement, et là les visages sont souriants et amicaux.

Bref, la Martinique est une belle île. Mais je n’y planterais pas mon ancre indéfiniment, j’aurais trop vite l’impression de tourner en rond dans ce petit monde. J’y retournerai, pour retrouver de la famille dans un mois, et aussi parce que ses mouillages sont confortables, dans tous les sens du terme.

Mais elle laisse un drôle de sentiment, une espèce de goût bizarre sur la manière dont la France traite ses anciennes colonies, faisant tout pour les laisser dans un état juste acceptable. Ou alors, pour être moins polémique, où nous ne faisons pas suffisamment pour rendre les gens responsables, autonomes, cultivés, acteurs de leur propre destin.